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L’espérance par Jean Vanier

L’œuvre de Jean Vanier, 87 ans, manifeste et traduit son espérance: L’Arche qu’il a fondée il y a plus de cinquante ans, regroupe 150 communautés dans 38 pays. Dans ces foyers, vivent et travaillent ensemble des personnes ayant un handicap mental et ceux qui les accompagnent pour six mois, un an, une vie. A travers les gestes du quotidien, se consolide l’espérance d’un monde dont personne ne se sentirait exclu. Pour prolonger la réflexion de cette interview, on pourra lire Jean Vanier, Portrait d’un homme libre, paru chez Albin Michel sous la plume d’Anne-Sophie Constant, ou bien le témoignage de Jean Vanier intitulé Toute personne est une histoire sacrée, paru chez Plon. Toutes les informations sur les activités des communautés de L’Arche en France sont disponibles sur le site Arche-France.org.

Lorsqu’on évoque l’espérance, à qui pensez-vous?

D’abord à Nelson Mandela qui a passé vingt-sept années en prison dont une majorité à effectuer des travaux forcés. Maltraité, menacé, il a su – dans son corps – qu’un jour il en sortirait. Pourquoi? Je ne sais pas. D’où vient ce savoir? Telle est la vraie question. Ce que je vois, c’est qu’il a eu la certitude qu’en fin de compte la justice triompherait. Pour lui, il était inconcevable que le mal ait le dernier mot. Cela lui a donné la force de ne pas se résigner. Au-delà du mal, il y a toujours quelque chose qui nous attire. C’est cela l’espérance. Je crois beaucoup à cette petite voix intérieure qui appelle sans relâche et nous encourage à regarder loin.

Pourquoi dites-vous que l’espérance de Nelson Mandela est enracinée dans son corps?

Parce que nous sommes esprit ET corps. Nous passons d’abord neuf mois dans un corps, dans la sécurité. Et puis notre vie commence par ce cri qui exprime aussi l’angoisse de l’infini qui s’ouvre devant nous. On crie parce qu’on ne sait plus quoi faire. Pour moi, l’espérance réside dans ce cri du nouveau-né qui réclame les bras, la sécurité, recherche la communion. Et donc la relation, la rencontre, la tendresse. Quelque chose dans la vie humaine est marqué du sceau de l’infini, de cette soif d’au-delà. Et aussi du besoin de relation.

Vous décrivez l’espérance comme «la petite voix intérieure». Charles Péguy parle, lui, dans son poème Le Porche du mystère de la deuxième vertu (1912) de la «petite espérance». Pourquoi l’espérance est-elle si discrète? Comment la définiriez-vous?

La «petite voix intérieure» n’est pas un sentiment. C’est plus profond. Elle est une attraction vers la justice. Vers la vérité. Vers l’Amour. C’est une attirance, ce n’est pas le fruit d’un discernement. Le Concile Vatican II a défini le lieu où cette petite voix s’écoute: dans la conscience personnelle, ce sanctuaire sacré et intime où Dieu parle à chaque être humain pour l’aider à s’orienter vers la justice et la vérité. Pour le détourner du mal. La petite voix est une attraction.

L’espérance équivaut-elle à l’optimisme?

L’optimisme est moins profond que l’espérance, selon moi.

Non, l’optimisme est une posture psychologique. On est optimiste parce qu’on se sent trop fragile pour regarder le verre à moitié vide. L’optimisme est moins profond que l’espérance, selon moi. Andrea Riccardi, le fondateur de Sant’Egidio, groupe de plus de 50.000 personnes au service des plus pauvres et de la paix, écrit dans son livre sur le pape François que toute communauté s’enracine dans une histoire et s’oriente vers une «espérance d’utopie». Par exemple, à L’Arche, on aide les meurtris, les personnes en situation de handicap à s’épanouir. On sait que la relation est au centre. En vivant ensemble, la mission est claire. On accueille des gens comme Pauline, hémiplégique de 40 ans qui pendant toute sa vie a été traitée comme un rebut, pour leur donner confiance en eux-mêmes. Nous ne souhaitons pas les changer, nous voulons simplement les rencontrer avec tendresse. Nous sommes habités par l’utopie que le monde est en changement; au lieu de s’armer pour les guerres et de se montrer plus fort que le voisin, nous sentons qu’un autre monde est possible. Chaque jour, on découvre que l’important est la communion, la relation à travers le corps, les yeux, les mains. Ici on accueille des gens humiliés. Et ils commencent à danser, à vivre, à s’épanouir, à nous combler de joie uniquement à cause d’une relation d’écoute. Mais il est difficile justement de rendre comptede cela qui est si petit, si intime, si discret. Je suis persuadé que le lien de communion entre la mère et l’enfant est le début du fil rouge de toute la vie. Nous cherchons toujours cette entente. La communion est liée à la petitesse, à l’humilité. Pour la gagner, on dit à l’autre: «Dans le fond, je ne suis pas mieux que toi. J’ai besoin de toi.»

Un autre personnage qui incarne pour vous l’espérance?

imagesL0HAUZYEUn homme qui, selon moi, incarne aujourd’hui l’espérance est le pape François, parce qu’il écoute justement la petite voix intérieure. Il ne sait pas où celle-ci va le conduire mais il sait une chose, c’est que nous serons guéris par les pauvres. Aller dans les périphéries signifie écouter comment les marginaux, les pauvres, les éprouvés nous évangélisent et nous conduisent à leur sagesse. Voilà le message essentiel qu’il délivre et qui me semble porteur d’espérance. La sagesse des pauvres est inverse de celle du monde qui nous invite toujours à monter en grade. Monter en grade c’est, quelque part, mettre les autres de côté pour gagner. Aller vers la sagesse des pauvres touche l’humanité dans ce qu’elle a de plus terrestre, de plus charnel et corporel. C’est un cri. Un cri pour être reconnu. Je suis touché par toutes les histoires d’humiliation. Les gens humiliés qui crient pour être reconnus. Le grand problème de notre époque, c’est la séparation entre riches et pauvres. Un milliard et demi de personnes habitent dans les bidonvilles. Et chaque jour, 100.000 individus dans le monde les rejoignent, attirés par l’idéal consumériste, le modèle matérialiste de la grande ville. De quoi ont besoin ces gens humiliés? De quelqu’un qui les regarde et qui croit en eux.

Pourquoi le cri des humiliés, des pauvres, des personnes ayant un handicap représente-t-il pour vous un appel?

Reconnaître ses limites permet d’entrer en communion avec l’autre.

Parce qu’il réveille quelque chose dans le fond de mon cœur qui me donne la vie. Saint François d’Assise raconte que lorsqu’il est sorti de prison, alors qu’il avait à peine 24 ans, il s’est mystérieusement senti attiré par un groupe de lépreux tandis que, auparavant, il avait les lépreux en répulsion. Quelque chose avait changé en lui. Il s’est donc installé avec ces lépreux, partageant leur vie. Lorsque après deux années auprès d’eux, il a continué sa route, il écrit: «J’avais une nouvelle douceur dans mon corps et dans mon esprit.» En fin de compte, cette expérience de vie partagée lui a permis de voir le lépreux qui vivait à l’intérieur de lui. Souvent, si notre cœur est dur, si nous nous protégeons et refusons d’entendre le cri des pauvres, c’est parce que nous craignons de révéler notre propre pauvreté. Reconnaître ses limites permet d’entrer en communion avec l’autre.

Comment, au sein d’une société comme la nôtre dans laquelle la performance et le succès sont des objectifs primordiaux, apprend-on l’humilité?

En ne sachant pas. J’ai rencontré un homme parfait, qui réussissait son mariage, son métier, sa famille. Un jour, une de ses filles est née avec une maladie mentale. Il s’est trouvé totalement démuni. C’est cette petite fille malade qui lui a appris qu’il existait autre chose que le succès dans la vie. Je pense qu’on apprend l’humilité quand on cherche des relations simples et vraies. Il faut visiter les prisons, les malades pour découvrir que ceux dont on croyait qu’ils ne valaient rien sont en fait des gens super. Tout le monde en est capable. On n’a pas besoin de diplôme pour les rencontres.

Pensez-vous avoir acquis une certaine sagesse?

Pas du tout. J’apprends chaque jour. Une pharmacienne m’a donné une leçon. Chez elle arrivent parfois des personnes qui soudainement disent quelque chose de très important. Elle m’a raconté qu’une de ses clientes était venue avec son jeune fils, et lui avait expliqué que celui-ci avait vécu un drame. Elle était à la fois triste et enragée. La pharmacienne l’a écoutée attentivement sans prononcer un mot. Elle lui a montré, à son regard, qu’elle accueillait sa souffrance, qu’elle compatissait. Mais elle n’a rien dit. Je lui ai demandé, qu’est-ce que la sagesse? Cette femme m’a répondu: «La sagesse c’est l’espace, le temps de silence, le regard qui explique que tu as compris la souffrance de l’autre sans nécessairement parler.»

Je crois que chaque être humain détient une semence d’innocence.

En ces temps où des familles sont endeuillées et où le terrorisme suscite un désir de riposte, pensez-vous que tout homme, le plus radical des idéologues ou un criminel sanguinaire, soit capable de s’amender?

Bien sûr. Qui suis-je pour le juger? Je crois que chaque être humain détient une semence d’innocence. Elle est enfouie à l’intérieur de lui et fonctionne comme un socle. Je l’appelle le siège de la conscience, qui s’avère plus profond que la personne elle-même. Il est le lieu intérieur où l’être n’est pas fabriqué. C’est pour cela que j’estime qu’il faut parfois redevenir comme des petits enfants, rejoindre le côté innocent de l’autre. Je crois que toute vraie rencontre entre deux personnes, implique ce point vierge, une certaine humilité, une attitude qui puisse dire: «Je ne suis pas mieux que toi.» Lorsqu’on aide quelqu’un qui a trébuché à se relever dans la rue, cela nous change. Tout être humain est capable de cela. Chaque homme, quel que soit son parcours, quelle que soit sa souffrance, attend qu’un autre le regarde avec tendresse, sans jugement, pour déceler le lieu de son innocence. Il faut simplement apprendre à accueillir l’autre. Et alors on change le monde.(…)

(…)Quelles circonstances vous ont enseigné l’espérance?

Aujourd’hui, il me semble que le plus important est d’aider les enfants à avoir confiance en leur désir.

Ce qui m’a le plus aidé est la confiance de mon père. Je suis d’origine canadienne, mais j’ai passé une partie de mon enfance en Angleterre où mon père était diplomate. A l’âge de 13 ans, j’ai émis le souhait d’entrer dans la Marine de guerre, la Royal Navy. Mon papa qui avait passé trois ans dans les tranchées près d’Amiens en 14-18, m’a dit: «Si tu veux le faire, fais-le. J’ai confiance en toi.» S’il m’avait dit non, ma vie aurait été différente. La confiance qu’il m’a accordée a été décisive, son plus beau cadeau. Je suis resté dans la Marine pendant huit ans. Quand je l’ai quittée, je savais que je devais en partir. Puis j’ai commencé L’Arche avec la même conviction que c’était mon chemin. La petite voix intérieure, toujours, cette attraction profonde, intime, vers la justice. Aujourd’hui, il me semble que le plus important est d’aider les enfants à avoir confiance en leur désir. Ce n’est pas si simple. Leur apprendre à avoir confiance dans cette attraction vers le bien. On peut se tromper, bien sûr, mais on verra bien.

Qu’avez-vous à dire aux jeunes?

L’autre jour, j’ai reçu un groupe de jeunes. Ils avaient tous leur smartphone dans la poche! Alors je leur ai dit: «Ici nous n’avons pas besoin d’experts en communication, nous recherchons plutôt des experts en présence.» La présence, cela paraît si petit! Et cela prend du temps… Je passe du temps avec toi et ne peux en passer avec un autre. Mais elle est la seule voie vers la communion. Une fois qu’on y a goûté, on ne peut plus s’en passer. J’ai toujours l’espérance que si une seule personne est changée alors d’autres changeront. Dans le fond, là est mon espérance. «Rencontrer» est le mot-clé de l’espérance. Ce sont les pauvres qui nous conduiront vers la paix. Dans notre monde, nous devons créer des lieux où les gens peuvent se rencontrer, jouer, vivre, expérimenter quelque chose ensemble. Une fois que chacun a goûté à cela, alors chacun souhaite que ça recommence. Il faut être, dans la classe, attentif à l’élève dont on se moque, dans la société; soucieux de celui qui souffre à côté de nous. Plutôt que de monter en grade, en descendant vers le plus humble, on se trouve transformé.

Jean Vanier

Source :http://premium.lefigaro.fr/vox/societe/2016/07/29/31003-20160729ARTFIG00003-jean-vanier-l-esperance-est-dans-la-rencontre-vraie.php

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